L'amour au-delà des barrières fixées par la société ? Un monde pourri par la cupidité, la luxure et l'esclavagisme. Entrez dans les contes des mille et une nuits de Dodola. 670 pages d'épopée qui se lise relativement vite... sauf si vous passez 5 minutes par planches tant il y a de détails. Ca n'a pas trop été mon cas : je me suis bien arrêté sur certains planches, magnifiques, mais après on déroule l'histoire. La plupart du temps, ce plus sont des ornements oniriques que du symbolisme comme on pouvait le voir chez Chanouga.
Entrer dans Habibi, c’est pénétrer dans un autre univers où la narration suit le principe du Coran : on peut piocher plusieurs chapitres pour les lire dans l'ordre que l'on souhaite, pour peu que l'on connaisse la signification des lettres arabes.

Titre : Habibi (ISBN : 9782203003279)
Auteur : Craig Thompson
Nombre de pages : 670
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| Planche du site officiel |
Dodola est vendue par ses parents à un scribe alors qu'elle n'a que neuf ans. Il lui apprend à lire et à écrire à partir des manuscrits du Coran et de la Bible qu'il recopie. Il se fait tuer quelques temps après et Dodola se retrouve vendue comme esclave. C'est là qu'elle rencontre Cham tout bébé, qu'elle rebaptise Zam, et qu'elle s'enfuit avec lui vers le désert. Ils vivent neuf ans ensemble puis neuf ans séparés. La symbolique de ce chiffre est extrêmement importante : il correspond au temps de vie commune, de séparation, de gestation d'un fœtus, au carré magique qui ouvre le livre, au nombre de chapitres, etc. Dodola et Zam vont d'abord vivre comme frère et sœur, puis Zam va désirer sa protectrice. A cette intrigue amoureuse complexe, s'accrochent des événements du quotidien : Dodola qui se prostitue auprès des hommes des caravanes pour obtenir de la nourriture, Zam qui trouve l'eau du barrage grâce à un serpent ou encore les nombreuses histoires du Coran que Dodola raconte à son "fils" le soir. Quand ils sont séparés de force par le destin, chacun vit sa vie dans le complexe de la sexualité. Dodola n'est jamais libre : c'est une esclave, une femme, un objet. Même si elle réussit toujours à s'en sortir grâce à son corps, elle ne parvient pas à trouver le repos et ce même quand elle tombera enceinte. De son côté Zam ne supporte pas son corps qui veut devenir un homme. Il va aller jusqu'à le brider.
Le monde dans lequel évoluent les personnages est onirique. Le désert ressemble à une mer de sable, au village on retrouve les déchets de nos contemporains dans des égouts et on apprend plus tard que la ville, dans laquelle le palais du sultan a été construit, est une cité très moderne. Les éléments se mettent en place petit à petit et prennent des proportions de plus en plus importantes. On passe d'un simple égout à un lac d'ordures au village par exemple.
En toile de fond, se dessine un plaidoyer contre l'ordurerie de la société (oui je néologise moi aussi). On peut y voir une simple référence écologique dans un monde qui devient de plus en plus technologique et où la nature devient un simple dépotoir et une esclave. Mais en creusant un peu, ce monde et ce désert devenu dépotoir c’est aussi la métaphore de l'histoire de Dodola et Zam : leurs rêves d'enfant, leur cocon familial est brisé. Ils vivent dans le monde des adultes mais sont livrés à eux-mêmes une fois ensemble. Une autre image serait celle de la nature comme spectacle de la condition de la femme et de la place de la sexualité.
Parlons un peu de la patte de l'auteur. Les dessins sont magnifiquement bien exécutés et c'est pour cela qu'on peut avoir tendance à traquer la moindre imperfection dans l'intrigue durant la lecture. Pourtant l'un ne dessert pas l'autre. Ce graphisme nous marque d'emblée et permet de partir ailleurs instantanément. Néanmoins, les détails sont tellement nombreux et les formes tellement stylisés qu'il faut parfois s'éloigner pour pouvoir comprendre ce qui se passe sur les pages. C'est assez embêtant dans une BD, mais c’est aussi un moyen ralentir sa lecture... Craig Thompson en profite pour glisser des symboles comme ceux des archanges, ceux de la féminité et du masculin, etc.
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| Planche extraite par artwrap.co.uk |
Très déçue donc par la fin et c’est ce qui m'empêche de l'élever au rang de coup de cœur. J'ai eu l'impression d'une dernier chapitre bâclé. Après avoir été transportée dans les contes des mille et une nuits par une main de maître, alors que la violence gratuite y régnait, la tension retombe d'un coup. On est dans l'attendu, dans le manque de souffle. Cette partie porte davantage sur la sexualité entre les deux protagonistes et j'ai eu un peu l'impression de lire une scène tragique des romans à l'eau de rose. Certains vont jusqu'à pousser le constat à cette phrase : la sexualité est montrée comme le Mal. Certes les personnages sont malheureux à cause de leur sexualité à part (Dodola se prostituant et Zam refusant d'être un homme parce qu'il a été bercé par des textes religieux). Mais est-ce que ça n'aurait pas été malsain et mal venu de faire en sorte que Dodola, qui se prend pour la mère de Zam, veuille coucher avec son "fils" et surtout consomme cette relation ? En tout cas, ça aurait fait mauvais ménage avec les textes moraux du Coran. de plus, il y a une véritable réflexion sur la castration : Zam désire toujours Dodola et c’est parce qu'il ne peut pas assouvir leur désir qu'ils décident d'adopter une petite fille.
Autre point noir : la couverture. La version américaine est juste magnifique comparée à celle que nous pouvons acheté. Si jamais vous voulez offrir ce livre et que la personne sait lire l'anglais, n’hésitez pas : foncez. Le prix est quasiment le même ! D'ailleurs, à propos d'américain, est-ce que certains d'entre vous ont eu des problèmes à la lecture de certaines phrases ? Je ne sais pas si c’est un problème de traduction ou si c'est un problème de méconnaissance de la linguistique des textes religieux...
Note :
Aller plus loin ?
Crédits : planches trouvées Habibi.com et Artwarp.co.uk


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